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Un entretien avec Vincenzo Birra et Ottavio Selliti

Un entretien avec Vincenzo Birra & Ottavio Sellitti

Cela fait un moment que je n’étais pas venu à Aix, j’avais oublié qu’il y avait cette douceur de la ville et ce calme plat du petit matin. Il semble évident que le soleil ne va pas tarder à frapper durement : l’été est déjà là. C’est le lundi de pentecote, et on va travailler pour nous même parce qu’on n’est pas solidaire avec les vieux. Aujourd’hui : Ottavio Sellitti et Vincenzo Birra.

Ottavio et Vincenzo bonjour, merci de nous recevoir. Pour commencer, pouvezvous vous présenter en quelques mots ?

Ottavio Sellitti : J’ai 29 ans, je suis photographe, napolitain, et j’ai aménagé en France il y a 6 ans. A l’époque je n’étais pas encore vraiment photographe, j’étais étudiant en littérature. Puis j’ai fini mes études, et j’ai pensé que la photographie était en ce moment plus intéressante que la littérature pour comprendre et montrer le monde.

Vincenzo Birra : Je suis aussi napolitain, et c’est presque le même parcours. J’ai eu un diplôme en Italie, en littératures comparées, puis je suis parti à l’étranger. Je pourrais dire que quand j’étais à Naples, j’étais déjà un peu photographe, je suis arrivé en 2014, et c’est depuis mon arrivée en France que j’ai vraiment commencé à bosser la photo et à penser à des projets photographiques. C’est là que j’ai commencé à me penser comme photographe. La littérature commençait à me parler moins, et quand je suis arrivé en France j’ai suivi un autre cursus d’étude, en recherche sur le cinéma, j’ai pu toucher à l’image, et ça s’est passé comme ça.

Vous vous connaissiez déjà à Naples ?

OS : Oui, on s’est rencontré à la fac de lettre moderne à Naples, autour des poèmes, de la littérature, de textes que l’on partageait. Et puis à un moment, par hasard, ce n’était pas prévu, il a commencé à faire des photos. On avait vingt ans, quelque chose comme ça. Jusqu’à ce moment là, la photographie n’était pas un domaine qui m’intéressait. C’était juste des photos de vacances, de temps à autres, comme tout le monde en fait ; et lui ses photos étaient très intéressantes. C’est là que j’ai commencé à utiliser ce moyen, ce qui, pour moi, était nouveau.

Comment vous y êtes vous mis ?

VB : Au début c’était une pratique familière, qui avait toujours accompagné ma vie. Photo de famille, photo de voyage, mes parents avaient un appareil et prenaient des photos de vacances, d’anniversaire etc… et puis un jour mon père à acheté un petit numérique compact – une merde – et j’ai commencé à l’emporter avec moi et à prendre des photos de mes journées. C’était toujours dans l’intime. Je photographiais des choses que je croisais, les balades que je faisais, ce genre de choses. Ça me plaisait parce ça me permettait de figer une pratique du regard, que j’avais déjà, et de le montrer, aussi. Je n’étais jamais content parce que les résultats qu’on a avec ces appareils ne sont jamais très satisfaisants. Du coup je trafiquais avec photoshop, je faisais des choses bizarres, des couleurs un peu dégueulasses, mais ça me permettait de faire quelque chose de personnel. Jusqu’au jour ou Ottavio me dit « j’ai découvert que mon père faisait de la photo ». Il avait récupéré un appareil dans son grenier, et c’est parti comme ça. On a commencé à se faire tous les vide-greniers, tous les marchés, toutes les brocantes, à chercher des petits appareils argentiques qui ne valaient rien. Et c’est comme ça que j’ai acheté mon premier appareil : c’était un gros Zenit avec un 50mm, qui pesait lourd et qui faisait un bruit pas possible. C’est comme ça que nous avons commencé à faire de l’argentique.

Donc vous avez commencé tous les deux à faire de la pellicule en même temps ?

OS : Oui, moi aussi j’ai commencé à faire de la photo en m’achetant avec les sous de noël un petit compact numérique, pas dans l’entrée de gamme, déjà un peu plus avancé ; mais le résultat ne me plaisait pas trop, et j’ai commencé à fréquenter un peu les forums sur internet. Internet, c’était – et c’est encore aujourd’hui – un moyen formidable pour apprendre des choses sur l’argentique, sur la photo en général, et pour apprendre des choses très vite. Il faut juste l’envie et un peu d’effort, et on trouve absolument tout. A un moment je me suis trouvé devant le choix d’acheter un bridge ou un appareil numérique reflex de petit format. Après je me suis dit : pourquoi ne pas prendre un plein format que j’ai déjà ? C’était un Canon AE1 avec de vieilles optiques, bien pleines de champignons. Donc j’ai récupéré l’appareil et commencé à voir ce que je pouvais en faire. J’ai découvert que les optiques n’étaient pas chères. On était encore en 2009 – je crois  – ce n’était plus vraiment le meilleurs moment pour acheter de l’argentique, mais ce n’était pas encore comme aujourd’hui. Et j’ai commencé à acheter tout ce que je trouvais et à le revendre à des gens qui étaient intéressés, sans forcément gagner trop de sous, juste pour partager cette ressource, cette richesse qu’il y avait. C’est comme ça qu’avec moins d’une centaine d’euros je me suis retrouvé avec tout un jeu d’optiques pour faire de la photo. Et donc c’est comme ça qu’on a commencé : à Naples, avec de la pellicule périmée qu’on achetait 50 centimes pièce. Il y avait un labo, qui existe encore aujourd’hui, qui développait les pellicules couleur pour un euro. Ça a été beaucoup, beaucoup, d’essais et d’expériences. J’ai appris la photographie comme ça, en prenant beaucoup de photos. Et en passant des nuits à les numériser avec le scanner…

© Ottavio Selitti

 

Et il y a un moment ou vous avez divergé ou vous avez continué à faire votre photo ensemble ? Comment ça s’est passé ?

VB : Je crois que c’est depuis qu’on est venu en France. Lui est parti un peu avant.

OS : Je suis arrivé en 2011, et quand je suis arrivé ici ça a changé. A Naples j’avais la couleur comme terrain d’essai pour mes photos. Et puis quand je suis arrivé ici, je n’avais plus le développement à 1 euros, mais à 6 euros. Je ne pouvais déjà pas me payer une bière dans la rue, donc je ne pouvais pas me payer non plus le développement couleur. Et c’est là que je me suis mis au développement noir et blanc, pour pouvoir avoir des images à moindre coût. Sauf que c’était pas juste la couleur ou le noir et blanc qui avaient changé, mais aussi le terrain de mes explorations. Aix-en-Provence, c’est vraiment très différent de Naples. Ça m’a pris quelques mois pour comprendre ce que j’avais sous les yeux, et comment mon regard pouvait y faire face. Qu’y avait il d’intéressant à regarder ? Comment tout ça pouvait donner quelque chose de beau ? Comment tout cela pouvait fonctionner en noir et blanc plutôt qu’en couleur ? Et ça, ça m’a pris un bon moment. Il y avait aussi d’autres choses à faire, et c’est en 2013 que je m’y suis vraiment remis, que j’ai trouvé comment faire face aux ombres et aux lumières d’Aix-en-Provence.

VB : Pour moi ça a été un peu pareil. Quand on était à Naples on était vraiment encore dans la découverte de la photo, dans la découverte de nous même en tant que photographe aussi, et, tant que j’y étais, je faisais des images. Comme nous l’avons dit, Naples est un terrain assez fertile. Tu marches et à chaque pas tu as plein de scènes sous les yeux. Tu as envie de tout photographier parce que ça parle, et je dirais que toutes les dynamiques sociales y sont évidentes, transparentes, tu les vois. Mais, par contre, ce que j’y faisais n’était pas intéressant. On pourrait dire que je faisais de la photo de rue comme tout le monde fait, et ça ne plaisait pas trop. Je ne trouvais pas ma place dans cette photographie là. Et quand je suis venu à Aix, vers 2013, j’avais un peu abandonné la photo. Ça faisait longtemps que je n’avais presque pas touché mes appareils. J’avais très envie de ce voyage,  mais je ne m’y étais pas beaucoup préparé, parce qu’il faut savoir que je suis venu ici sur un coup de tête. Il n’était pas prévu que je reste, mais je suis resté, et c’est là que j’ai repris. Je suis arrivé ici, j’ai vu une personne qui prenait des photos et je me suis dis « putain, j’ai trop envie de faire de la photo ». Au début j’étais un peu choqué : il y a avait trop de différences. Ici je n’avais pas la même facilité à trouver des scènes dans la rue, à chaque minute, à chaque coin. Même au niveau de l’architecture c’était compliqué : Naples c’est une greffe continue d’époques et de styles et c’était intéressant. C’était en plus ce qui m’intéressait, cette greffe d’ancien sur le nouveau, à Naples, tu le vois. À Aix tu ne le vois pas. Je marchais dans la rue, j’étais un étranger, je ne comprenais pas trop. J’ai dû entraîner mon regard, comprendre comment photographier cette ville, et c’était difficile. Je voyais toujours les mêmes images. Puis j’ai commencé à accumuler des prises de vues, qui m’ont aidé à me trouver.  C’est alors que j’ai commencé à développer avec Ottavio en noir et blanc et à tirer à l’agrandisseur, mais ça ne plaisait pas trop. Je n’étais pas satisfait, et c’est là que je me suis mis aux procédés anciens. C’est comme ça que j’ai trouvé ma voie en fait.

Ottavio, aujourd’hui tu définirais ta photographie de quelle manière ?

OS : J’ai une formation littéraire, et ça m’a appris à me poser énormément de question par rapport à ce que je fais. Même à l’époque où j’écrivais, ce n’était pas juste pour écrire. J’écrivais, après je me demandais pourquoi j’avais écrit ce que j’avais écrit. Avec la photo, je fais un peu la même chose. Disons au niveau pratique, au niveau formel, l’apprentissage que j’ai fait à Aix-en-Provence m’a permis d’épurer un peu le cadre, et d’apprendre à gérer une image de façon graphique. Comment extraire des lignes de forces dans l’images, comment cadrer quelqu’un à l’intérieur d’un autre jeu de lignes ou de formes contenues dans le cadre. C’était intéressant de faire ce stage à Aix pour apprendre comment réduire au maximum ce qu’il y a dans l’image. Après j’ai appliqué ça à plusieurs voyages que j’ai fait en Europe – parce que je ne suis allé qu’en Europe, je n’ai pas encore franchi les limites européennes – en utilisant plus ou moins la forme que j’avais acquise à Aix. Dans le reste de l’Europe je me concentre plutôt à montrer les rapports de l’homme et de l’espace. Et l’espace c’est soit la nature soit l’espace crée, c’est à dire aménagé ou géré par l’homme. Un espace crée par l’homme pour l’homme, et comment l’homme vit dans tout ça. Pour moi ce qui est important c’est de montrer que c’est toujours la même figure humaine qui, plus ou moins, fait la  même chose et vit de la même façon. C’est ce que je montre dans mes photos. Au delà de la singularité de cet être humain que l’on voit dans une image, je voudrais essayer de faire le pont vers une idée d’humanité universelle que l’on peut trouver dans cet espace raréfié. Si il faut l’inscrire dans une catégorie, je fais plutôt une photo de rue dans cette direction là. Ensuite, ce qui m’intéresse beaucoup, c’est de montrer comment des détails d’un être humain peuvent montrer des choses au delà des visages – évidement très parlants – mais pour moi c’est plus intéressant d’essayer de faire parler une main, ou juste un pied, ou une jambe : un morceau.

VB : C’est compliqué de dire… Je peux plutôt te dire pourquoi je la fait. La matière, l’objet de la photographie urbaine, c’est toujours le même : l’homme ses constructions, son habitat… Mais moi, j’aime beaucoup être dans le discours. C’est un défaut que j’ai. C’est aussi sans doute un peu de la faute de mes études, qui étaient toujours dans le domaine théorique. Donc toujours beaucoup de questions, et ce qui m’intéresse le plus c’est le dispositif. Toujours. Même si je traite aussi des autres arguments, ce pourrait être les enjeux de la question sociale et politique d’aujourd’hui, mais je suis toujours obligé de retomber sur la question du dispositif. Je dois me poser la question de ce que je suis en train de faire. En l’occurrence de la photo, et je dois alors me demander « qu’est-ce que la photo ? ». Quand j’écris quelque chose pour le cinéma, je dois toujours me poser la question de ce qu’est le dispositif, la prise de vue, et sur ce que ça veut dire pour nous, en tant que spectateur, la photo ou le cinéma. J’aime interroger mon appareil de base. C’est pour ça aussi que je suis fasciné par les procédés anciens et surtout par le cyanotype, parce que ça m’a permis vraiment je jouer à fond de ce questionnement. La première fois que j’ai fait le cyanotype d’une image prise ici, j’ai vu apparaître mon image, et les modifications que cette technique de tirage apportait toute seule à mon image ça m’a remué. Ça m’a fait comprendre que j’étais sur ce chemin, dans cette interrogation sur ce que je faisais en tant que photographe, sur l’identité de la photo, et sur ce qu’on fait quand on la regarde. Je suis passé depuis sur d’autres projets, mais c’est toujours ce qui m’intéresse.

© Vincenzo Birra

 

Vous arrive t’il de faire des photo ensemble ?

OS : Oui, ça nous arrive parfois. Cela dit je pense que la solitude est importante en photo. La plupart des balades que je fais pour faire des photos je les fais seul, parce que je peux comprendre que ce soit ennuyeux pour ceux qui marchent avec moi de s’arrêter toutes les deux minutes. Surtout quand je suis avec quelqu’un qui n’est pas photographe. Quand je me balade avec ma copine et qu’on se promène elle me dit « quand on est ensemble je ne travaille pas tout le temps », mais c’est comme ça…

Vous avez déjà juxtaposé vos travaux ?

VB : Jamais dans une exposition. Il nous est déjà arrivé de prendre des photos d’un même endroit ou d’une même scène, mais elle ne sont pas complémentaires. Parfois on sort ensemble : je sais quand il va faire une photo, je comprends quand une scène va l’intéresser. Alors je me met en retrait. Et lui aussi parfois me dit qu’il y a une image à faire, alors que je ne l’avais pas forcément vu.

OS : Et des fois on s’arrête. On dit à l’autre « ça non, laisse tomber ! ». Cela dit, je sens que dans ma façon de faire des photos, au début j’ai commencé en regardant ce que lui faisait. Surtout depuis qu’on habite ensemble à Aix, c’est toujours une expérience à deux. Je fais quelque chose je lui montre tout de suite ce que je fais ; et lui fait quelque chose, mais il est un peu plus réservé, et donc met un peu plus de temps pour me le montrer. C’est une question de caractère. Moi je fais quelque chose pour tout de suite le montrer, c’est important pour moi ; et lui met un peu plus de temps. Mais on échange toujours beaucoup.

L’un des motifs de ma visite, outre le café, c’est que tu as édité un objet photographique. Est-ce que tu veux bien nous en parler ?

OS : Avant de parler de ça, il faut que je te dise que pour moi, il est important de souligner que la photographie n’est pas une image. Dans ma pratique, surtout dans le labo, une photographie ce n’est pas juste une image, mais aussi le verso de la photographie que je viens de tirer. C’est le poids du papier, c’est l’odeur du fix qui te reste sur les mains. C’est un objet matériel. Tout ça c’est quelque chose de réel, et ça me passionne d’une façon que je ne comprends pas encore très bien.

Je sens qu’il y a quelque chose dans ma pratique de la photo, que c’est un acte, une action, qui part du réel. Il y a ce que l’on voit devant nous et qu’on prend, puis on inverse ce réel pendant le développement – le réel devient un négatif de réel – et c’est une première action : prise du réel et inversion. Puis, avec une deuxième action, on prend le négatif, et on le ré-inverse dans quelque chose qui est aussi du réel, mais qui n’est plus du tout le même. Dans cette opération où on peut intervenir sur plusieurs facteurs, on crée un réel qui n’est pas seulement le sujet pris initialement, mais qui passe aussi par le papier, les nuances, les tons, mon interprétation et ce que j’en fait. Et ça pour moi, c’est quelque chose de très intéressant. Aujourd’hui on vit dans un monde ou l’idée de photographie est de plus en plus superposée à l’idée d’image, mais d’une image n’ayant pas de forme bien définie, surtout avec le numérique ou nombre d’images ne prennent jamais forme dans la réalité. Même si ça reste de la lumière, ça n’est plus quelque chose de touchable. Il y a beaucoup de confusions entre image et photographie. Pour moi c’est important que l’on puisse toucher la photo. Donc j’ai cherché à faire fonctionner mon archive de façon à faire passer ce message, à mettre en avant qu’une photo c’est un objet, et pas juste une image. Et plutôt que de m’arrêter à une exposition, à bien soigner mon site internet, à envoyer mes images à des gens qui pourraient être intéressés, à faire des lectures de port-folio, je pensais à faire sortir mes images sous une forme photographique différente. Et j’ai imaginé un « objet photographique-livre photographique – jeu photographique »… le lien est le mot « photographique », et j’ai essayé aussi de construire cet objet autour d’une idée qui est celle qui sous tend ma pratique. C’est comme ça que j’ai crée ce petit bouquin qui s’appelle Matching Postcards, from Europe. C’est le premier volume qui sort, et il a reçu le label « This Stuff Kills Nationalism », parce que je pensais qu’à travers ce bouquin, je voulais porter un message opposé au  nationalisme. Quand je dis « opposé », ce n’est  pas opposé de manière négative, mais essayer de porter une proposition positive, de montrer qu’on est finalement tous pareil, et imaginer qu’en mettant ce fait en avant, ça pourrait diminuer la puissance des divisions portées par le nationalisme.

L’objet en lui même est assez simple, il s’agit d’un papier A3, plié en deux, puis replié encore trois fois. On retrouve à l’intérieur de ce papier plié, deux blocs de cartes postales, un en tas avec des images, douze images prises dans des villes européennes, pas forcément toutes différentes, il y a des villes qui se répètent, et douze cartes postales où j’ai mis des textes écrits par rapport à ces images que j’ai prises. Ces textes sont partagés en deux parties, une notation qui reste sur l’image, où je la commente un peu au niveau graphique. Et une petite réflexion démarre à partir de là.

La forme des cartes postales m’est venue de l’idée qu’une carte postale demande un choix, que je voulais demander aussi un choix au spectateur. Pour le faire je lui propose ces cartes postales. Il y a tout un rapport de force et de contemporanéité qui se présente dans une ville, et pour moi il est important que le spectateur se demande pourquoi il est en train de regarder ça, et ce qu’il se passe dans l’image. Dans le texte, à côté, je lui donne l’une des possibles interprétations de l’image – mais elles sont infinies – qui est celle que moi je lui porte. Tout le jeu consiste à regarder une fois les images et lire une fois les textes ; tous les textes sont écrits en italien, français et anglais, pour porter le message à plus de lecteurs, et une fois que l’on a expérimenté pour la première fois les images et les textes, on tourne les images sur une table, on les mélange, et puis il faut retrouver les textes et l’image qui va avec. Et en regardant ce dispositif fonctionner, je me suis rendu compte que c’est un dispositif qui donne énormément à la photo. Ça impose au spectateur de réfléchir au sens de l’image, à celui du texte, et de ne pas tomber dans des pièges que je peux lui tendre parfois,  avec des textes qui peuvent aller avec la même image. Tout le dispositif fonctionne parce qu’il exploite à fond le rapport image-texte. Une fois faits les couples, on peut déplier la feuille A3, et on s’aperçoit que l’ensemble peut très bien fonctionner comme un tout, et on peut à ce moment là retrouver à quelle image corresponde quelle ville et quel texte. Évidement, la mosaïque de départ c’est moi qui l’ai faite, mais n’importe quel spectateur peut construire son propre dispositif avec le livret, et apporter sa contribution.

Tu aimerais qu’elles voyagent ces cartes ?

O.S. : Oui. Après ça ne permet plus au jeu de fonctionner, mais je ne peux pas tout contrôler. J’aime bien qu’un objet soit un objet, et que les gens soient libres d’en faire ce qu’ils veulent. Le dos des cartes et des textes comporte les signes graphiques d’une carte postale, elles peuvent être envoyées.

Vincenzo ?

VB : En 2015 j’avais fait une expo avec mes cyanos qui s’appelait « Empreintes ». C’était un an de travail photographique sur Aix, c’est ce que tu vois ici, et c’est aussi consultable sur mon site. J’ai terminé la première partie en 2016, et en ce moment je suis sur un projet au long cours, dont les thématiques ne sont pas très éloignées de celles d’Ottavio. C’est un projet qui est né d’une expérience très banale, à savoir un voyage en train. Je me suis retrouvé à faire plusieurs fois pendant l’année un trajet entre Aix et Karlsruhe en Allemagne. C’est un long voyage, et la première fois j’étais là, avec l’envie de travailler, avec mes bouquins, mes notes etc… et je me suis retrouvé capturé, fasciné par cet écran qui est la fenêtre du train, et par les images qui défilaient dehors. Je trouvais ça assez con d’être fasciné, le lien entre train et cinéma est un grand classique, c’est très connu. Mais du coup, je me suis dit que j’aimerais bien reproduire cette expérience, et en faire quelque chose d’une autre manière. J’ai beaucoup réfléchi, et, pour le voyage suivant, j’ai amené avec moi mon appareil. Au début j’étais un peu frustré : comment représenter le paysage réel qui défile sur la fenêtre ? C’est vraiment énorme, la durée est énorme, je ne pourrais pas tout capturer, je ne voulais pas filmer, je voulais éviter de rafaler comme un fou et prendre des milliers d’images… Alors je me suis construit un système : je me suis crée une contrainte en lien avec le cinéma et l’expérience du rail. Je me suis dit que j’allais partir du rapport classique du cinéma, 24 images par secondes, et j’allais  créer des intervalles de temps. Donc j’avais deux intervalles : deux minutes quarante pendant lesquelles je ne faisais rien, j’étais en pause et je m’interdisais de prendre des photos, et une minute pendant laquelle je pouvais. Et j’ai fait l’aller-retour. J’ai pris pas mal de photos, et je me suis retrouvé avec cette matière brute, des rushs. Et mon travail à commencé dans le choix et dans la lecture des images, dans le montage. L’idée était de travailler la discontinuité : on sait bien que dans le cinéma, l’image en mouvement est une illusion. Le mouvement ça ne se filme pas, ça se fige. C’est toujours une succession de photogrammes. Mon travail a vraiment été de dévoiler cette illusion par l’augmentation de la distance entre un photogramme et le suivant, entre une image et l’autre, et en créant des intervalles de plus en plus larges. Sur une centaine de photos prises je n’en ai gardé que 24, pour retourner au numéro duquel j’étais parti, et ça a crée une série de 24 images qui résume le voyage en train. Je dis que c’est un projet long, parce que je vais me retrouver à refaire ces trajets, et d’autres, et je voudrai répéter la même expérience et produire plusieurs séries de ce type là. C’est un gros travail, je dois aussi travailler sur la forme, je vais tirer moi même, peut être intégrer des petites vidéos avec des prises de son… ce sera une sorte de catalogue de paysages et de bruits, qui seront représentatifs de mon expérience. Je rejoint Ottavio sur son argument Européen, parce que la mobilité c’est un des arguments central de notre temps, et je sais que mon expérience de la mobilité n’est pas la même que celle de beaucoup de gens qui n’ont pas la même vie, pas les même origines et pas la même histoire. Pour eux la mobilité est une chose bien plus tragique. Quand je fais ces voyages je rencontre de tout, il y  a des gens qui travaillent, des gens qui bougent pour aller rejoindre des amours, des amis, aller s’amuser, et comme il y a une frontière au milieu, il y a aussi beaucoup de gens qui n’ont pas ticket, qui ne veulent pas donner leur identité parce qu’ils sont dans une situation difficile. Quand je voyage je suis dans le wagon bar, parce que ça bouge et que c’est le meilleurs endroit pour faire des photos, et je vois que cette mobilité se décline dans beaucoup d’histoires différentes. J’aimerai bien répéter l’expérience plusieurs fois, pour pouvoir accumuler et confronter les expériences successives.

Tu partages ce point de vue sur la mobilité et la photo ?

OS : Oui, pour moi la mobilité est l’une des marques du temps dans lequel je vis. Et même si je suis né dans une ville pauvre, l’Europe, j’en fais partie, c’est l’une des chances que j’ai. Aujourd’hui je le vis, et c’est quelque chose de très important pour moi, de pouvoir partir de Naples, de faire mes études en France, de partir en Allemagne, de voyager. Pour moi le voyage est très important, quand on reste chez soi on a juste l’expérience de ce qui se passe chez soi. En Italie, le discours autour de moi était toujours centré sur les propriété de ce qui était italien, les valeurs italiennes etc… et si tu n’as jamais vécu ailleurs tu finis par le croire. Puis tu sors de l’Italie et tu vois qu’en France les valeurs sont souvent les mêmes. Alors tu peux penser que c’est parce que la France et l’Italie se ressemblent, que ce sont des pays de cultures latine, puis tu vas encore plus loin, et tu vois que ça se passe pareil. Et donc en voyageant tu te rend compte que les valeurs que l’on a, que l’on croit être propre à un peuple, une nation, l’idée de la singularité d’une culture, finalement, pour moi, ce discours ne tient pas. En voyageant on se rend compte que ça n’est pas que ça, et qu’il y a des valeurs communes bien plus vastes…

VB: L’histoire de la mobilité est intéressante. Nous quand on était à l’école on avait des cours d’histoire de l’art, et c’était une histoire de l’art Italienne. Et là tu t’aperçoit que l’histoire de l’art est aussi une géographie de l’art. Tu dois prendre les cartes et voir comment les formes ont circulé pour pouvoir comprendre. A l’époque il n’y avait pas google et tout ça, et tu ne pouvais pas voir ce qu’avait fait, par exemple Giotto, si Giotto n’était pas venu dans ta ville. A ce moment là, déjà, la mobilité était une chose très importante. Les styles ne pouvaient se développer que comme ça dans les diverses régions. Aujourd’hui, surtout en tant que photographe, c’est très facile. Même si ça n’est pas dans ta ville – même si c’est important d’aller voir les expos, de voir le tirage – tu peux quand même accéder à tout.

OS : Ça c’est très vrai en matière de culture et d’art : aujourd’hui on croit qu’on peut avoir accès à tout, et de manière très facile. Par bien des aspects c’est exact, je peux très bien ouvrir un livre d’art ou voir une expo de photo qui a été vue à Paris, à Berlin ou à Moscou. Mais c’est quand même assez trompeur, parce que, oui, on peut expérimenter visuellement parlant, mais il y d’autres choses auxquelles on ne va pas forcément prêter attention en allant voir une expo. Il y a une grosse différence entre amener l’espace à nous et nous mouvoir dans l’espace. Il y a un moment ou il faut aller arpenter les rues, aller voir, s’imprégner de l’atmosphère. Et c’est là que la mobilité est importante, parce qu’on peut prendre un avion et se trouver dans un autre pays, qui fonctionne légèrement différemment, ou qui est habité par des gens qui sont différents, ou qui se disent différents, et voir ce qu’il en est réellement de cette différence. C’est pas juste voir dans une petite carte postale « exposition de Salgado », c’est voir ce qu’il se passe.

VB : Et on peut voir à distance beaucoup de choses, mais quand on a une pratique, quelle qu’elle soit, il y a le besoin de se confronter au réel, spécifiquement en photographie, parce que c’est de là que l’on tire notre matière. Chaque fois qu’on se déplace et qu’on va dans un environnement qui n’est pas le notre, on doit adapter notre regard, le construire encore un peu, et c’est un magnifique exercice pour un photographe. C’est pas juste faire un truc exotique. Comme on quitte notre zone de confort, on se sent d’avantage en alerte, on cherche des points de repère, on porte le regard qu’on a développé dans un autre environnement, et c’est en se déplaçant qu’on peut le faire évoluer.

Est-ce que le fait d’être napolitains change quelque chose dans votre photographie ?

OS : Je ne sais pas… Pour moi, avoir vécu à Naples, ça a été la possibilité d’avoir des pellicules développées à 1 euros c’est sûr, mais surtout ce que j’ai appris en étant à Naples, c’est que c’est que les contradictions y sont plus évidentes. A Naples on peut voir comment certains défauts de la société ont des conséquences pratiques, et ces conséquences sont beaucoup plus visible qu’ailleurs. Il y a aussi une manière de faire face à la réalité, de se débrouiller – que je ne pense pas propre à Naples, mais c’est là que je l’ai découvert – et ça m’a beaucoup aidé dans ma pratique. Le fait de ne pas avoir le même accès aux choses que les autres villes, ni même d’avoir les même moyens que les autres dans sa propre société, ça a été quelque chose de très formateur.

VB : Il y a un côté un peu artisan, un peu fabriquant, le fait de toujours partir du bas parce qu’on a pas trop de moyens. La capacité à détourner les choses par manque de moyen, ça c’est un apport important. Ensuite ça a été une école du regard. C’est une ville où il y a énormément de choses à voir, où tu peux aller chercher pleins de dynamiques qui se cachent. A Naples il y a des scènes à chaque mètre, mais en même temps tu ne fais pas forcément beaucoup d’images parce que tu ne sais pas forcément comment les gens pourraient réagir. Ca t’incite à aller chercher des choses moins visibles, à éviter de tomber dans le touristique, à dépasser les évidences.

Ottavio, tu as une expo prévue à Arles ?

Oui ! Et il y aura Vincenzo ! C’est au Café Georges, du 03 au 30 juillet, avec la Fontaine Obscure, qui est l’association dont je fais partie à Aix-en-Provence ; et ma partie porte sur un essai photographique que j’ai fait à l’aéroport de Marseille. Étant le point de départ de la plupart de mes voyages, je me suis rendu compte que les aéroports en général, étaient intéressant. Comme je cherche une forme universelle dans l’espace, si l’espace où je suis impose à tout le monde de faire toujours la même chose de façon répétitive, comme dans un aéroport qui est un espace très régulé, ça fonctionne très bien. C’est intéressant de voir comment les gens reproduisent toujours la même forme et toujours le même mouvement. Ils se rassemblent entre eux en faisant ça, c’est comme un ballet qui se déroule dans l’aéroport. Et j’ai pris des photos là dessus, il y aura des tirages barytés posés sur un mur, forme plus classique ; et comme je suis très intéressé par le travail de Vincenzo, je lui ai demandé de me préparer un tirage parmi les images que j’avais faite, qui sera tirée en cyanotype. C’est difficile pour moi de renoncer au rouge, mais c’est important, parce que les cyanotypes sont bleus. Pour montrer l’Europe, c’est intéressant.

Donc il y a aura cette expo, on pourra nous y trouver avec Vincenzo, on pourra aussi y trouver le livre Matching postcards… . Ensuite, pour le festivals de la littérature internationale de Berlin, je prépare une expo sur mon quartier, à Naples, qui est la quartier ou la série des livres d’Elena Ferrante se déroule. Je voulais montrer comment ce quartier n’est pas seulement un quartier typiquement napolitain avec son linge au fenêtre et ses gens qui habitent dans les « bassi », mais plutôt un quartier de banlieue, bien que proche du centre ville, il ressemble à tous les autres quartiers de banlieue. Je trouve que c’est un aspect très important dans les livres de Ferrante, ils racontent une histoire de l’Europe filtrée à travers l’une des banlieues de grande ville européennes. Et de montrer aux gens qui ont aimé ça, que ce quartier c’est le même que celui où ils habitent eux-mêmes, dans leur propre ville.

Propos recueillis par Jean Fournier

 

Le site de Vincenzo Birra : www.vincenzobirra.com

Le site d’Ottavio Sellitti : www.osellitti.com

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